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Je me suis ressaisie, j'ai arrêté de rire et j'ai essayé d'expliquer.
" Tu sais, si une jeune fille de quatorze ans, qui a vécu toutes ces années dans un monastère et qui en sort pour la première fois, parlait ainsi, je comprendrais sa naïveté et je l'aiderais même à partir. Mais tu n'as plus quatorze ans ; tu es probablement même plus âgée que moi. Et pourtant, tu te comportes comme une petite fille sotte. Et toi ! Quelqu'un qui a passé de nombreuses années à la cour royale et qui a vu tant de choses ? "
" Mais néanmoins, nous partirons ! " déclara fermement Madame Bonacieux.
"Va où bon te semble ! Même en enfer ! Je me fiche de toi ! Vis où tu veux, avec qui tu veux. Mais surtout, ne te mets pas en travers de mon chemin avec ta prochaine bêtise ! Et ne t'attends pas à garder cet homme volage à tes côtés éternellement. Adieu !"
Je me suis retournée et j'ai voulu partir, mais Madame Bonacieux m'a retenue.
" Attendez, Votre Grâce, attendez. Je ne comprends pas pourquoi vous dites cela ?"
" Ah ! Tu veux donc tout comprendre ? Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas non plus... On peut s'entraider et trouver toutes les réponses."
" Et comment faire ?"
" Comment ? Je ne sais pas encore exactement, mais j'ai déjà un plan. Votre rôle sera très simple : à leur arrivée, vous devrez vous cacher dans votre cellule et ne pas apparaître en public pendant quelques jours. "
" Mais pourquoi se cacher ?"
" Car les nonnes diront à votre amant que vous êtes morte, que vous n"êtes pas morte de mort naturelle, et que c"est moi qui vous ai empoisonnée."
" M"ont-ils empoisonné ?"
Fais semblant , fais semblant, calme-toi ! Je ne souhaite la mort à personne !
" Et vous, que ferez-vous ?"
" Et je quitterai le monastère sous leurs yeux."
" Pour quoi???"
" Jouer mon rôle et tout comprendre."
" Que dois-je faire?"
" Si vous donnez votre parole que vous ferez tout ce qui vous est demandé et que vous n'interviendrez pas dans ce qui se passe, alors vous pourrez nous suivre, observer et écouter tout ce qui se passe."
" Je ne comprends pas bien, et j"ai besoin de réfléchir".
" Bon, réfléchissez-y. Quand vous aurez pris votre décision, tenez-en l"abbesse au courant."
Le dernier acte de ce drame un peu long commence. J'ai conclu un accord avec Madame Bonacieux, et elle a joué son rôle. En réalité, son rôle est aussi simple que de rester dans sa cellule, de se faire discrète pendant quelques jours et de ne pas démentir les rumeurs de sa mort. Tout a été arrangé avec Louise également : elle et quatre des domestiques les plus fidèles de son mari me suivront discrètement et m'aideront si les choses tournent mal. Deux des domestiques devront escorter Madame Bonacieux. Je leur ai ordonné de poignarder cette sotte si elle émet le moindre son susceptible de contrecarrer mon plan.
Je suis en route pour Paris, mais à un mile d'Amiens, ma voiture est arrêtée par des cavaliers, huit, non, plutôt vingt. J'avais pourtant ordonné au cocher de prendre son temps et de ne pas résister ; il n'est pas du tout impliqué dans cette triste affaire, juste un cocher au service du monastère. Il ne risque donc rien.
La portière du carrosse s'ouvre et deux personnes apparaissent : mon mari, mon bien-aimé Olivier, et, chose étrange, Sir Gerald Winter ! C'était la dernière personne que je m'attendais à rencontrer en France. Tant mieux, je n'aurai pas à le chercher longtemps en Angleterre ; tout se jouera ici et maintenant, d'autant plus que parmi les cavaliers qui entourent mon carrosse, j'aperçois le bourreau Auguste, qui tente de passer inaperçu, dissimulant son visage sous la capuche de son manteau rouge. Les autres sont le Gascon d'Artagnan et les deux mousquetaires, Aramis et Porthos, accompagnés sans doute de leurs domestiques.
" Sortez, madame ! " Olivier me tend la main pour m"aider à descendre de la calèche. Je lui tends la main droite et, tandis que la gauche disparaît dans les plis de ma robe, je fais semblant de les remettre en place.
" Que voulez-vous, messieurs ? Vous vous comportez comme des voleurs ! Expliquez-vous immédiatement !"
D'Artagnan, pensant que j'avais encore une chance de m'échapper, et craignant que je ne leur échappe à nouveau, sortit un pistolet de sa ceinture, mais Olivier leva la main.
" Déposez votre arme, d'Artagnan, dit-il. Cette femme mérite d'être jugée, non pas tuée. Attendez encore un peu, d'Artagnan, et vous aurez votre satisfaction ... Et ensuite, messieurs, allons-y. "
Voilà, c'est dit ! Monsieur le Juge ! Eh bien, que le procès commence, messieurs ! Et nous verrons qui condamnera qui et qui aura le dernier mot !
D'Artagnan obéit : Olivier avait la voix solennelle et le geste impérieux d'un juge envoyé par le Créateur en personne. Suivaient d'Artagnan : Porthos, Aramis, Sir Gerald et l'homme au manteau rouge.
Les domestiques sont restés sur place.
Nous nous sommes enfoncés dans la forêt par un vieux chemin en partie envahi par la végétation. Nous avons marché un bon moment, puis nous sommes arrivés à une grande clairière, dont le bord était gardé par un arbre épais abattu par une tempête. Je m'y suis assis, obligeant mes ravisseurs à rester debout.
" Que voulez-vous ? " répétai-je, sur le ton plus qu'arrogant que j'avais appris des rois.
" Il nous faut ", répondit Olivier, " Charlotte Buckson, qui fut d"abord appelée comtesse de La Fère, puis Lady Winter, baronne Sheffield. "
" C"est moi, messieurs ! " ai-je souri. " Que me voulez-vous ? "
" Nous souhaitons vous juger pour vos crimes ", a déclaré Olivier. " Vous êtes libre de vous défendre ; justifiez-vous si vous le pouvez... "
" Juge ? Et qui sont les juges ? Pour l"instant, je ne vois que le bourreau... ou les bourreaux ?"
Ils se regardèrent, perplexes.
"Très bien, alors... Soit. Il est temps de mettre un terme à cet amas de tragiques stupidités et d'absurdités qui me hantent. Chevalier d' Herblay , et vous, Chevalier du Vallon ! J'espère ne pas m'être trompé ? Je vous prie de m'excuser d'avance si je vous ai attribué un titre erroné. Nous n'avons jamais été présentés, nous n'avons jamais échangé un mot, et je ne vous connais que par ouï-dire, tout comme vous me connaissez. Chevalier d' Herblay , on dit que vous avez étudié au séminaire et que vous vous prépariez à devenir prêtre. Est-ce exact ?"
" Oui, madame, mais quel est le but de votre question ?"
" Je suis certain que vous, en tant qu'ecclésiastique, et même si vous ne me connaissez pas et n'avez aucun intérêt personnel à mon égard, pouvez être un juge impartial et objectif en cette affaire. Et le chevalier du Vallon pourrait être le procureur. Si... " J'avais envie de lancer une pique à son procureur, mais je ne voulais pas provoquer les oies, " si nous tenons une audience ici... "
Après quelques minutes de silence, leurs visages trahissant clairement les émotions qui les submergeaient, ils répondirent tous deux :
"Madame, et vous, messieurs ! Nous acceptons d"être à la fois juge et procureur dans cette affaire. Et vous vous engagez à respecter notre décision."
" Je vous le promets ! " ai-je dit en premier.
" Je vous donne ma parole ", dit Olivier, suivi du Gascon, et finalement, avec beaucoup de difficulté, Sir Gerald et le bourreau Auguste l"obtinrent d"eux-mêmes.
" Et donc nous commençons," — dit d' Herblay , — " Monsieur d'Artagnan, vous êtes le premier à accuser."
D'Artagnan s'avança.
" Devant Dieu et les hommes, " commença-t-il, " j"accuse cette femme d"avoir empoisonné Constance Bonacieux, décédée avant-hier soir ! "
Il se tourna vers Olivier.
"J"en témoigne..."
D'Artagnan poursuivit :
" Devant Dieu et les hommes, j"accuse cette femme d"avoir tenté de m"empoisonner en mélangeant du poison au vin qu"elle m"a envoyé de Villeroi avec une lettre falsifiée, voulant me convaincre qu"il s"agissait d"un cadeau de mes amis ! Dieu m"a sauvé, mais un autre homme, nommé Brisemont, est mort à ma place. "
" J"en témoigne ", dit Olivier tristement.
" Devant Dieu et devant les hommes, j"accuse cette femme de m"avoir incité à tuer le comte de Vardes, et comme il n"y a personne ici qui puisse témoigner de la véracité de cette accusation, je témoigne moi-même ! " J"ai terminé.
D'Artagnan traversa la clairière.
" À votre tour, mon seigneur ! " dit Aramis.
Sir Gerald s'avança.
" Devant Dieu et devant les hommes, " commença-t-il, " j"accuse cette femme d"avoir causé le meurtre du duc de Buckingham ! "
" Le duc de Buckingham est mort ? " s"exclamèrent à l"unisson tous les présents.
" Oui", dit le baron, "Assassinée ! Dès réception de votre lettre d'avertissement, j'ai ordonné l'arrestation de cette femme et confié sa garde à un homme loyal et dévoué. Elle l'a séduit, lui a glissé un poignard dans la main, l'a persuadé de tuer le duc, et peut-être, à cet instant précis, Felton a-t-il payé de sa vie le crime de cette furie... "
Les juges ne purent s'empêcher de frémir à la révélation de ces " atrocités ", qui leur étaient encore inconnues. Je n'avais jamais entendu de tels mensonges éhontés. En Angleterre, je ne pouvais être arrêté que sur ordre de Leurs Majestés ! J'ai eu toutes les peines du monde à me retenir de rire et d'abattre sur-le-champ ces scélérats et ces imbéciles !
" Ce n'est pas tout ", poursuivit Sir Gerald. " Mon frère, qui vous a désignée comme son héritière, est mort après seulement trois heures de maladie, d'une étrange affection qui lui a laissé des taches bleutées sur tout le corps. Ma sœur, de quoi est mort votre mari ? "
" Quelle horreur ! " s'écrièrent d'Artagnan et Olivier.
" L"assassin de Buckingham, l"assassin de Felton, l"assassin de mon frère, j"exige justice et je déclare que si je ne l"obtiens pas, je me la ferai justice moi-même ! "
Sir Gerald s'écarta et se tint à côté de d'Artagnan.
J"ai enfoui mon visage dans mes mains pour qu"ils ne puissent pas le voir, et il leur a semblé que je faisais cela par peur mortelle.
" À mon tour... " dit Olivier, tremblant comme un lion à la vue d"un serpent. " Mon tour. J"ai épousé cette femme alors qu"elle était une jeune fille, contre la volonté de toute ma famille. Je lui ai donné ma fortune, mon nom, et un jour j"ai découvert qu"elle était marquée au fer rouge : un lys était tatoué sur son épaule gauche. "
" Oh !" — J'en ai assez de cette farce stupide. " Il m'a donné la richesse " ? Oh mon Dieu ! J'étais l'une des mariées les plus riches de France ! Même si je ne le savais pas à l'époque ! Il est temps d'en finir avec cette comédie interminable et lassante !
" Je garantis que le tribunal qui a prononcé cette sentence odieuse contre moi restera introuvable ! Je garantis que celui qui l'a exécutée restera introuvable ! "
" Monsieur d"Artagnan, commença Aramis, quelle punition exigez-vous pour cette femme ? "
" La peine de mort ", répondit d"Artagnan.
" Monseigneur, quelle punition exigez-vous pour cette femme ?"
" La peine de mort ", répondit Sir Gerald.
" Monsieur Porthos et Monsieur Aramis, vous êtes les juges de cette femme : quelle peine lui infligez-vous ? " demanda Olivier.
" À mort ", répondirent les deux mousquetaires d'une voix monocorde.
Je n'ai pas pu m'empêcher d'éclater de rire, les deux mains crispées sur la crosse de mes pistolets, que j'ai armés discrètement. Mon mari n'a pas manqué de remarquer que mes mains étaient dissimulées par ma robe et, s'éloignant du Gascon, il a levé la main sans dire un mot.
" Charlotte Buckson, comtesse de la Fère, Dame de l'Hiver, dit-il, vos crimes ont dépassé la patience des hommes sur terre et de Dieu au ciel. Si vous connaissez une prière, récitez-la, car vous êtes condamnée et vous mourrez. "
Oui, je vais mourir. Et vous allez mourir, et ils vont mourir. Et nous allons tous mourir. Un jour. Car nous sommes tous mortels et nul n'est immortel. Mais tout le monde ne mourra pas aujourd'hui. Certains mourront aujourd'hui, certes. Mais pas moi !
" Pourquoi donc ???" — du Vallon fut surpris.
" Car dans n'importe quel tribunal, si tant est qu'il s'agisse d'un véritable tribunal et non d'un odieux meurtre commis par six hommes armés contre une femme sans défense, l'accusé peut se défendre. Et les procureurs sont tenus de présenter des preuves de la culpabilité de l'accusé. Or, ils n'ont d'autre preuve que leurs mensonges ! De plus , c'est moi qui vous accuse ! Il y a une guerre, et pourtant vous avez déserté l'armée et vous êtes ici avec un Anglais, notre ennemi ! M'accusez-vous de la mort de Buckingham ? Permettez-moi de vous rappeler qu'il y a une guerre, et que Villiers est le commandant en chef de l'ennemi ! C'est un ennemi de la France ! Et qu'en temps de guerre, tuer les ennemis de la France n'est pas un crime, mais le devoir de tous les enfants de France ! C'est avant tout votre devoir, en tant que soldat de son armée ! Ou bien défendez-vous Villiers parce que vous êtes comme lui ? Après tout, en défendant l'ennemi, vous commettez un acte de haute trahison, messieurs ! Je ne parle même pas du fait que la moitié de l'Angleterre rêve de la mort de ce, ce, hum... duc...
Eh bien, peu importe, c'est une bagatelle, une affaire qui sera réglée non par moi, mais par la justice royale. Je ne parlerai que de ce qui me concerne personnellement. Commençons donc par ordre chronologique. Par le marquage au fer rouge dont j'ai été victime. Eh bien, messieurs, vous ne trouverez aucun verdict à ce sujet dans aucun tribunal de France ! Ce marquage , sans aucun verdict, m'a été infligé par ce bourreau, Auguste, qui a arbitrairement et autoproclamé usurpation des prérogatives de la cour royale ! Votre Honneur, Chevalier d' Herblay , quelle est la peine encourue pour usurpation ?
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